L'âge d'or de Barbizon: 1838 –1875
Ces peintres qui vivaient à Barbizon ou qui visitaient
régulièrement le village n'étaient pas conscients de participer à une
période si féconde de l'histoire des paysagistes de notre pays. Même si les
opinions divergent à ce sujet, la paternité du vocable "Ecole de Barbizon
" revient à ce journaliste anglais David Croal- Thomson qui, au
début du XXème siècle, écrivait: "Peut-être dira-t-on un jour, Ecole
de Barbizon, pour baptiser ce rassemblement de peintres, comme l'on dit
aujourd'hui, Ecole de Fontainebleau, pour les peintres de figure comme Le Rosso
ou Le Primatice ". En tout cas l'appellation était désormais lancée, et
les admirateurs de nos paysagistes, aujourd'hui légion, en France comme à
l'étranger, l'utilisent quotidiennement.
Qui étaient-ils? Comment peignaient-ils? Qu'avaient-ils en
commun? Toute la saga barbizonnaise est contenue dans ces trois questions.
L'école de Barbizon comprend plus de soixante peintres,
pour la plupart français, mais aussi quelques étrangers.
Ce classement, assurément arbitraire, distingue ses cinq
plus illustres enfants: Jean-François Millet , Théodore Rousseau, Charles
Jacque, Narcisse Diaz de la Pena et Antoine Barye.
Et puis il y a tous ceux que l'historien Gérard Schurr a
appelés les " petits maîtres de Barbizon " dont certains suivent de
près les grands: Jules Breton, Louis Cabat, Ferdinand Chaigneau, Eugène Ciceri,
Chîntreuil, François Daubigny, Alexandre Decamps, Jules Dupré, Louis
Français, Defaux, Jean Batiste Gassies, Harpignies, Olivier de Penne, Troyon,
Félix Ziem et combien d'autres.
Parmi les étrangers: les Roumains Andreescu et Grigorescu,
les Américains Babcock et Hunt, les Suisses Karl Bodmer et Alexandre Calame,
les Belges César et Xavier de Cock, Coosemans et de Knyff, l'Italien Costa, le
Tchèque Chittusi, les Hongrois de Paal et Munkacsy et même un Canadien U gatt
Eaton.
On peut voir que Barbizon était une véritable tour de
Babel où se rencontrait une pléiade d'artistes de notre pays comme de
l'étranger.
Jean-François Millet et Théodore Rousseau

Théodore Rousseau - 1866
C'est le plus grand paysagiste de son époque, avec Camille
Corot Il naquit à Paris le 15 avril1812 et si Jean-François Millet, dès son
arrivée à Barbizon, devient le peintre des travaux des champs et des scènes
intimistes de la ferme. Théodore Rousseau est celui des hautes futaies et des
clairières dans la forêt. Lui que l'on appela "l'éternel refusé des
salons", était pourtant plus connu que Millet lorsqu'il s'installa à
Barbizon, vers 1844.

L'Angélus de Millet - 1857-59
L'amitié entre Théodore Rousseau et Jean-François Millet
était proverbiale, c'était un courant chaud sans limite, absolu, qui liait les
deux hommes! Ils s'estimaient mutuellement et chacun voyait dans l'autre, sinon
un maître, du moins un peintre de très grand talent. Théodore Rousseau, avec
cette fraternité propre aux plus grands, aida constamment son ami Millet, son
cadet de deux ans.
Combien différents étaient ces deux hommes! Théodore
Rousseau portait beau l'habit, fréquentait les salons élégants de la capitale
tandis que l'ermite de Barbizon fuyait le monde et préférait " le silence
dont on jouit si délicieusement ou dans les forêts ou dans les endroits
labourés ". Ne dit-on pas que Rousseau vint à Barbizon pour oublier le
chagrin d'un mariage avorté avec la nièce de Georges Sand! Et ce n'est pas sa
compagne Elisa Gros, qui devait sombrer dans la folie, qui pouvait le consoler
de cet échec.
Théodore Rousseau est un contemplateur qui déclare:
" celui qui vit dans le silence devient le centre du monde ". Il est
le peintre exceptionnel de la lumière, et ses éclairages des futaies, à
chaque heure du jour, ouvrent la voie aux impressionnistes qui n'allaient pas
tarder à succéder aux paysagistes barbizonnais.
" Le Déjeuner sur l'herbe " peint en 1866 à
Chailly-en-Bière, par Claude Monet, en sera une autre annonce.
Rousseau est également le chef de file des amoureux
inconditionnels de la nature " un druide qui n'aime que ses chiens ",
dira Barbey d'Aurevilly. C'est dans une supplique, restée célèbre, auprès de
l'empereur Napoléon III, alors au château de Compiègne -requête qui fut
acceptée -que fut créée la première réserve naturelle dans la forêt de
Fontainebleau réservée " au plaisir exclusif du promeneur et de l'artiste
".
Comme tous ses contemporains, Théodore Rousseau écrivait
beaucoup et les centaines de lettres échangées avec Jean-François Millet
restent de précieux témoignages de leur indéfectible amitié comme de leur
vie de peintre à Barbizon. Ces lettres que Jean-François Millet, avec son
style épistolaire si particulier, terminait ainsi: "je vous dis bonjour,
mon cher Rousseau, et vous donne un tas de grosses poignées de main ".
Les deux hommes reposent, côte à côte, presque sous le
même rocher, dans le cimetière de Chailly-en-Bière où Théodore Rousseau fut
inhumé le 12 septembre
1867. On sait que Millet avait personnellement veillé à ce que cette
sépulture fût conforme aux souhaits de son ami et témoigne de son amour pour
la nature.
Narcisse Diaz de la Pena
Si le patronyme Diaz de la pella est authentiquement
ibérique, c'est que ses parents qui le firent naître à Bordeaux le 20 août
1807 avait fui leur pays dans les fourgons de l'armée napoléonienne, au retour
de la malheureuse campagne d'Espagne.
Mais il est parmi les grands peintres de Barbizon, celui
dont le grand talent fut le plus tôt reconnu puisque, dès 1844, il obtint sa
première médaille, suivie d'une seconde en 1846, pour enfin recevoir celle de
première classe, en 1851.
Au cours de son enfance, une vipère l'ayant mordu à la jambe
et la plaie s'étant infectée, il dut être amputé. Toute son existence fut
donc marquée par un renoncement à la vie active, ce qui ne l'empêchait pas,
à l'aide de son pilon de bois, de parcourir la grande rue de Barbizon où, à
l'approche de l'auberge Ganne, ses amis barbizonniers l'entendant venir,
déclaraient avec satisfaction en se frottant les mains: " Tiens, voilà
Diaz, on aura du café et du tabac ". Peut-être en raison de son
infirmité, plus certainement à cause de sa notoriété qui lui valait
consécration et argent, il devint rapidement le boute-en-train de cette colonie
d'artistes barbizonnais.

Diaz de la Pena - Paysage d'Automne 1850
Narcisse Diaz de la Pena mérite amplement l'engouement actuel des
collectionneurs car ses oeuvres le placent au tout premier rang des paysagistes
du XIXème siècle, grâce à une émotion, une finesse et une science de la
lumière qui, dans ses sous-bois, semble monter du sol qui la reflète et
l'apparentent aux plus grands: Rousseau, Corot ou même Claude Monet. Il
s'éteignit à Menton, sur la Côte d'Azur, en 1876. Monticelli s'est voulu son
disciple et il a adopté son écriture pour lui donner des accentuations
saisissantes.
Charles Jacque
A Charles-Emile Jacque revient le mérite d'avoir emmené,
pour la première fois, Jean-François Millet à Barbizon. "Nous avons
pris, Jacque et moi, la détermination de rester quelques temps ici "
écrivait Jean-François Millet dans sa lettre du 28 juin 1849 adressée à son
ami et biographe Alfred Sensier.

Charles Jacque - La Bergerie 1857
Celui que l'on appela le "Raphaël des moutons "
était né à Paris en 1813 et se révéla, très jeune, un excellent graveur,
très apprécié en Angleterre où il résida deux ans. Dès 1844, Charles
Jacque trouvait les sujets de ses eaux-fortes dans les scènes de la vie
rustique, les bergeries ou les basses-cours. Nul n'a rendu comme lui les
mouvements naturels des gallinacés dont il était un remarquable observateur,
allant jusqu'à écrire en 1869 un ouvrage, " le Poulailler ", dont il
dessina lui-même les illustrations. C'était un esprit curieux, inventif, qui
se passionna pour l'élevage des gallinacés, la culture des asperges ou la
fabrication de meubles. Il fut l'un des derniers barbizonniers, puisqu'il mourut
le 7 mai 1894, à Paris.
Antoine Louis Barye
Curieuse figure que celle d'Antoine Barye, né à Paris en
1796, qui commence à exposer dans les salons parisiens dès 1827 et jusqu'à
1831, mais la notoriété étant lente à venir, il s'abstiendra d'y revenir
jusqu'en 1850. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands sculpteurs
animaliers de notre pays, mais son oeuvre comme peintre et dessinateur est
également admirable.
Dès l'âge de treize ans, il entra en apprentissage chez
un maître-graveur, apprit les techniques du métal, mais sa véritable école
fut le Jardin des Plantes à Paris où il observa passionnément les animaux
vivants, étudiant leur anatomie et lisant les traités de Cuvier ou de
Lacépède.
Les Américains appréciaient tellement Antoine Louis Barye
qu'ils lui élevèrent un monument érigé par souscription nationale, consacré
à sa gloire, bien avant que la France reconnaisse son talent par son talent par
son élection à l'Académie des Beaux Arts, en 1867, et son habituelle
distinction, la rosette de la Légion d'honneur. Les membres de l'Institut
avaient même la cravate.
Antoine Barye reste l'une des grandes figures de la
statuaire de notre pays, héritier des plus illustres maîtres antiques et de
ceux de la Renaissance. Il mourut à Paris en 1875, quelques mois après
Jean-François Millet, la même année également que deux autres géants
contemporains, Camille Corot et le sculpteur Jean-Baptiste Carpeaux.
Texte
extrait du livre de Roger Karampournis « Barbizon, le Village des
Peintres »
publié aux Editions Amatteis